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Fédération d'Indre et Loire de la Libre Pensée

La Charia catholique ou l’Etat dans l’Etat par Christine Delphy

7 Avril 2017, 10:19am

Publié par Fédération de la Libre Pensée d'Indre et Loire

La Fédération nationale de la Libre Pensée verse au débat, avec l’aimable autorisation de l’auteure, ce texte de Christine Delphy qui nous semble poser un certain nombre de questions importantes. C’est, bien sûr, le point de vue de Christine Delphy, mais les laïques y trouveront des éléments de réflexion intéressants. La Libre Pensée considère que, pour sa part, la laïcité doit s’appliquer aux enseignants, aux personnels, aux locaux, aux programmes et aussi aux élèves. Mais cela ne retire rien à l’intérêt du débat.

Christine Delphy

Ni Mélenchon, ni Macron ne savent ce qu’est la laïcité. Et les journalistes non plus. Ainsi Mélenchon croît que « l’école » est soumise à « la laïcité ». Non : les enseignants le sont parce qu’ils sont fonctionnaires, mais pas les usagers que sont les élèves. Ce pour quoi la loi de 2004 interdisant le foulard n’est pas conforme à la loi de 1905. Macron semble ignorer que le Conseil d’Etat a déclaré invalides les arrêtés « anti-burkini » pris par des maires l’été dernier ; il prétend que « certains de ces arrêtés sont justifiés »–parce qu’ils ne « visent pas une affaire cultuelle, mais une affaire d’ordre public ». Quel « ordre public » ? Les femmes qui portent un burkini dérangent-elles l’ordre public ? Non. Ce sont ceux et celles qui les insultent qui dérangent l’ordre public : ce ne sont pas les victimes qu’il faut pénaliser.

Quant à Mélenchon, il trouve que le « voile » (il parle du foulard, mais qu’importe, on dira que c’est un « voile ») est « un symbole de soumission de LA femme ». Comme Valls. Ils connaissent LA femme, et veulent « l’émanciper ». Nous, non. Nous ne connaissons que DES femmes. Et nous ne parlons pas de symboles, mais du sous-paiement des femmes, de leur sur-travail, des violences sexuelles, toutes choses qui ne sont pas du tout « symboliques », mais très matérielles et très physiques. Alors arrêtez Messieurs de prétendre que vous savez mieux que nous ce que nous voulons. Pas être « émancipées » par vous, mais nous libérer de votre pouvoir, notamment celui de parler à notre place.

Et nous ne voulons pas que vous utilisiez ce pouvoir pour opprimer les musulmanes. Vous multipliez depuis des années les lois, les décrets et les circulaires qui empêchent les femmes portant foulard de travailler dans les services publics, maintenant dans les entreprises privées, vous leur interdisez d’accompagner leurs enfants dans les sorties scolaires. Vous les dîtes « soumises », et vous prétendez les vouloir « libres ». Quelle hypocrisie ! C’est vous qui, en les obligeant à rester à la maison, en leur retirant les moyens de l’autonomie économique, vous qui les rendez dépendantes de leur conjoint. Aujourd’hui vous prétendez leur interdire l’université et même la rue ! Mais elles ont autant que vous le droit d’y être.

Ce sont nos compatriotes et nos sœurs à qui vous enlevez un par un tous les droits qui sont les leurs, au mépris de la Constitution, de la loi de 1905, des Conventions internationales, de la Déclaration universelle des droits humains, qui garantissent le droit, non seulement de penser ce qu’on veut—ce qui est toujours possible– mais surtout de dire ce qu’on pense. A quand l’interdiction de distribuer des tracts, de crier des slogans, ou tout simplement d’exprimer ses opinions politiques ? Ah oui, « mais le foulard, c’est religieux ». Faut-il rappeler que dans tous les textes fondateurs (cités plus haut), aucune différence n’est faite entre les opinions, qu’elles soient politiques, esthétiques, religieuses ou autres ? Aucune. La liberté d’opinion, c’est la liberté de toutes les opinions.

La hiérarchie catholique : un Etat dans l’Etat

Fillon veut « fermer les mosquées salafistes ». Mais la loi de 1905 interdit toute ingérence de l’Etat dans les religions, comme l’inverse. Les cultes ne sont pas et ne doivent pas être gérés par l’Etat. Ils sont séparés, un mot que vous avez du mal à entendre, parce qu’il est vrai que vous acceptez d’une religion ce que vous dénoncez chez les autres.

Vous acceptez l’ingérence de l’Eglise catholique dans les politiques de l’Etat, et singulièrement dans un domaine-clé : la protection des personnes contre les agressions sexuelles. Fillon veut combattre le « totalitarisme islamique » partout où il est et nous prédit une guerre de 20 ans, au Pakistan, en Afghanistan, au Moyen-Orient et au Sahel, (bien sûr, on y est déjà) et en France). Il est exact qu’aujourd’hui les tendances religieuses intégristes se développent, dans les pays à majorité musulmane, mais aussi dans les pays à majorité chrétienne, juive, hindoue (et probablement d’autres que j’ignore). En Amérique du Nord, où Trump a bénéficié de l’appui des protestants évangélistes. En Europe, où en France, Fillon bénéficie de l’appui de Sens commun, cette organisation politique d’intégristes, ceux qui ont organisé la « manif pour tous ». C’est par peur de cette frange traditionnaliste que le gouvernement de Hollande a supprimé les « abc de l’égalité ».

Mais est-il juste de confondre ce mouvement mondial vers l’intégrisme religieux avec la « radicalisation » qui en France aujourd’hui, désigne la propension à commettre des attentats ? Et, si l’on parle d’intégrisme, quelle est en France, la religion qui menace vraiment la Séparation des Eglises et de l’Etat ? C’est la plus ancienne sur le sol français, la plus nombreuse, la plus organisée : l’Eglise catholique. On nous effraie depuis 2004 avec la menace d’un « Islam conquérant » qui voudrait remplacer le droit commun par la charia : la loi de Dieu. Si des musulmans poursuivent vraiment ce but, ils sont loin d’en avoir les moyens. On nous dit, à la suite d’un sondage, que 20 ou 30 % des musulmans estiment que la loi de Dieu l’emporte sur la loi de l’Etat. Ce sondage laisse penser aux lecteurs qu’aucune autre religion ne fait ce choix. Et pourtant, chez les Témoins de Jéhovah, c’est une règle de leur Eglise : la loi de Dieu avant la « loi de César ». Quant à l’Eglise catholique, elle continue de vouloir s’occuper non seulement des affaires religieuses, qui appartiennent à son domaine, mais des délits et crimes, qui n’appartiennent pas à son domaines, « à l’interne », et au mépris de la loi commune.

On le voit très bien dans son traitement des prêtres qui violent des enfants des deux sexes. La hiérarchie catholique refuse de les dénoncer à la justice, et elle les protège de mille façons. Cash investigations et Médiapart ont réalisé un documentaire accablant sur ce sujet. Voici donc toute une population de gens d’Eglise et d’enfants qui n’est pas soumise aux mêmes lois que le reste du pays : les victimes ne sont pas écoutées, et les criminels sont impunis. Et la hiérarchie catholique dit ouvertement que la loi qu’elle applique n’est pas la loi de l’Etat mais la « loi canonique »–la loi du « canon », c’est-à-dire de la règle de l’Eglise. Mgr Barbarin, dont les propos ont été relatés par plusieurs médias, sans commentaires des journalistes, l’exprime candidement en 2016 : « « « Pourquoi je ne l’ai pas dénoncé ? Parce qu’il y avait prescription canonique. »Il ajoute un mensonge : « Il n’y avait pas non plus de plainte des victimes depuis ».

Cette loi de Dieu semble dicter à la hiérarchie catholique, non seulement de suivre les délais de prescription « canoniques », mais aussi d’exfiltrer les prêtres criminels en Afrique ou en Amérique du Sud, où ils pourront abuser d’autres enfants qui ont moins de valeur que les nôtres, au lieu de les châtier, puis de les laisser revenir en France.

En 2001 le pape de l’époque a fait obligation à tous les catholiques de dénoncer les crimes pédophiles à la justice—pas la justice de l’Eglise, celle de l’Etat. Ce prononcement du pape est resté lettre morte, on le voit au nombre de scandales dénoncés par la presse.

Et face à cela, que fait l’Etat ? Rien. L’Etat, qui doit en principe protéger tous les enfants, n’applique pas le droit commun à tous : il laisse les enfants catholiques à la disposition de la Charia catholique qui, il faut le dire, trouve que la pédophilie n’est pas un bien grand crime, et peut-être pas un crime du tout.

 

En d’autres termes, l’Etat, si jaloux de sa prééminence en d’autres matières, laisse l’Eglise catholique régler des questions qui relèvent des tribunaux, et lui accorde, de facto, un statut d’Etat dans l’Etat.