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Fédération d'Indre et Loire de la Libre Pensée

Chercher des sépultures sur les sites d’anciens pensionnats, un «travail de titan»

27 Mai 2022, 11:02am

Publié par Fédération de la Libre Pensée d'Indre et Loire

Même à Kamloops, seule une petite partie du terrain a été examinée par géoradar l’an dernier.

Photo: Renaud Philippe Le Devoir Même à Kamloops, seule une petite partie du terrain a été examinée par géoradar l’an dernier.

Un an après la macabre découverte de 215 tombes anonymes à Kamloops, aucune communauté autochtone du Québec n’a encore formulé de demande pour effectuer des recherches sur les sites d’anciens pensionnats. Pourtant, dans l’ouest du pays, plusieurs communautés ont déjà entamé des démarches. Pourquoi cette différence ? Parce que mener ce genre de processus est un travail de longue, très longue haleine, attestent les experts consultés par Le Devoir.

Il s’agit d’un « travail de titan », résume Marie-Pierre Bousquet, directrice du programme en études autochtones de l’Université de Montréal et professeure titulaire au Département d’anthropologie. « Dans la plupart des pensionnats qui ont été examinés [Kamloops et Marieval], on savait déjà où étaient les fosses communes », rappelle-t-elle.

Comme de fait, la cheffe de la Première Nation Tk’emlúps te Secwépemc, Rosanne Casimir, avait déclaré l’an dernier que la recherche de restes humains à Kamloops avait commencé au début des années 2000.

« C’est beaucoup plus compliqué quand vous n’avez aucune idée de l’endroit où [la fosse commune] se trouve, ou même s’il y en a une. Tout ça, il faut le préparer avec des archéologues, il faut regarder les archives et même les retrouver, dans certains cas », poursuit la professeure.

 

Consultations et concertation

Or, aussi bien documentées soient-elles, les archives ne justifient pas nécessairement le début des recherches. Les membres d’une communauté (et dans certains cas, plusieurs communautés) doivent préalablement être d’accord pour procéder. « C’est normal que ces décisions-là prennent du temps. Il faut qu’il y ait des discussions pour que les aînés, les survivants et les communautés décident de l’orientation qu’ils veulent prendre. Ça ne se fait pas immédiatement », lance Médérik Sioui, historien spécialiste des Premières Nations.

Des différends sur la question peuvent parfois survenir au sein même des communautés, souligne pour sa part Mathieu Arsenault, professeur adjoint au Département d’histoire de l’Université de Montréal. « Chaque communauté y va à son rythme. Ce n’est pas tout le monde qui voit les choses de la même manière. Il y a des gens pour qui c’est important de faire le processus et d’autres qui préfèrent se tourner vers le futur et passer à autre chose ».

C’était notamment le cas pour les recherches à l’ancien pensionnat autochtone de Saint-Marc-de-Figuery, en Abitibi. « Quand [la nouvelle du pensionnat de] Kamloops est sortie, tout le monde n’était pas d’accord pour faire des fouilles. Il y en a qui disaient qu’on devait les laisser là », témoigne Johnny Wylde, coordonnateur d’un groupe d’anciens pensionnaires.

Il a néanmoins observé un changement de ton au cours la dernière année. « Quand on a des réunions avec les anciens du pensionnat, ils veulent de plus en plus qu’on fouille. Au début, le sujet était perçu négativement, mais maintenant, ils sont plus “pour” ça », observe-t-il.

Le géoradar, une première étape

Or, même avec le consensus d’une communauté et une idée de la zone à inspecter par géoradar, il ne s’agit encore là que d’une première étape, clarifie Adrian Burke, archéologue et professeur titulaire au Département d’anthropologie de l’Université de Montréal.

La technique, utilisée par les archéologues à travers le monde depuis des décennies, ne permet pas nécessairement de confirmer la présence de restes humains. Une analyse des images captées par l’appareil est ensuite nécessaire pour former une projection de ce qui est enfoui sous le sol. « C’est une très bonne première étape, car ça permet de cibler et d’identifier les endroits où on pourrait peut-être fouiller », explique M. Burke, qui est également membre du groupe de travail de l’Association canadienne d’archéologie sur les sépultures non marquées.

Il revient ensuite aux membres des communautés de décider si elles souhaitent procéder à des fouilles pour obtenir davantage de réponses. « Une fois qu’une communauté décide de vérifier les anomalies trouvées par géoradar, c’est sûr que c’est un gros travail. À ce moment-là, il y aurait sûrement d’autres consultations et tout l’aspect médico-légal. »

Même à Kamloops, seule une petite partie du terrain a été examinée par géoradar l’an dernier. La professeure Sarah Beaulieu, de l’Université de la vallée du Fraser, qui a mené la recherche sur le site l’année dernière, a déclaré que l’investigation avait couvert moins d’un hectare des quelque 65 à explorer.

Les Tk’emlúps te Secwépemc ont annoncé qu’une nouvelle série de tests effectués avec des radars pénétrant dans le sol devait commencer la semaine passée près de l’ancien pensionnat et s’étendre sur environ un mois.

« Il n’y a presque pas eu de fouilles au Canada. Il y a eu des interventions avec un géoradar, mais on n’a jamais mis de pelles dans la terre, dans la grande majorité des cas. On est encore aux étapes préliminaires de ce grand processus, qui, je pense, n’est pas juste traumatique pour les communautés, mais qui fait aussi partie de la réconciliation nationale. Ça va être long », conclut M. Burke.